Le jour qui vient de passer, c’était la Saint Amour : santé !
Il se dit que Cristina Deutekom, récemment disparue, aurait bien servi Mozart. Sans doute, sa renommée tient généralement, ou d’abord, à une participation au (trop?) brillant enregistrement de La Flûte enchantée sous Solti en 1969 : voix phénoménale, plus intéressante par la bizarrerie claire de cet organe que par sa facilité, assez gigantesque pour faire date, mais interprétation uniforme, qui écrase tout au premier degré, un ton d’autorité généralisée tenant lieu d’éloquence véritable — en ce sens la comparaison dans le rôle avec d’autres monstres vocaux comme Edda Moser ou Edita Gruberova est vaine, tant celles-ci sont attentives aux fluctuations du texte, à une poésie de scène, même si Deutekom est plus articulée, plus stérile aussi. En fait, la singularité de cette interprétation tiendrait presque à une conception multiculturelle de la vocalisation, ni tout à fait tyrolienne, ni tout à fait peau-rouge… d’où des triolets de cartoon, qui sévissent aussi dans un live vénitien de Così fan tutte, où le seul « Come scoglio », désolant de platitude, expose un cruel manque d’esprit. L’intégralité de la soirée a été publiée, on n’ose imaginer comment cet idiome si spécial s’intègre aux ensembles, ni ce que Deutekom fait de « Per pietà » — car ses dévots ne font pas de publicité sur Youtube avec ce rondo, où se mesure mieux pourtant la qualité d’une Fiordiligi… mais là n’est pas la question, bien sûr.
Oyez, oyez sa Vitellia à Genève en 1980, sous la conduite flasque de Guschlbauer, dont des extraits figurent dans un coffret-hommage publié par Gala avec d’autres témoignages : Alcina à côté de la plaque, Medea à l’emporte-pièce, Turandot terrassante (un bulldozer sert aussi à terrasser). L’affiche du Grand-Théâtre annonçait à ses côtés Stuart Burrows et le Sesto de Frederica Von Stade : les aléas ont fait que ce fut à leur place Ute Trekel-Burckhardt (qui avait quand même d’autres qualités que de ressembler physiquement à Waltraud Meier) et l’éphémère John Stewart (on ne l’entend pas dans ces extraits). Les premières scènes montrent d’emblée le talon d’Achille : uniformité lassante dans la véhémence, absence de dégradés dans le récitatif, refus de la nuance, quête de l’éclat pour lui-même — l’anti-Varady. En salle, ce devait être impressionnant, même si la voix est à la fois pauvre en couleur et paradoxalement ordinaire, malgré son énormité. Et dès la fin du duo avec Sesto, la vocalise tourne au gargarisme obscène. Addio Roma.
C’est cependant dans l’air « Se piacer mi vuoi », d’une écriture si merveilleusement fine, que l’interprète se défait. On se doute que les qualités d’insinuation ni l’ironie ni l’érotisme ne sont le fort de Deutekom, mais les traits mélismatiques sont à la fois scolaires (avec des réitérations littérales, jamais imaginées) et comiques (la tyrolienne reparaît dès la vocalise en fin de première partie). Plus on avance dans la seconde partie, plus la dérive stylistique s’entend : non seulement une vocalisation exotique, mais la nullité rhétorique (tout est chanté de la même façon) et surtout des extrapolations absurdes dans le suraigu, « pour la galerie », jusqu’à une explosion dans la péroraison qui fait saturer le micro et crépiter les applaudissements. Ça balance pas mal à Genève – ce soir-là du moins. Le trio de l’acte I (écueil pour tant de grandes interprètes du rôle) ouvre évidemment une voie royale à une championne du suraigu : mais le ton reste au fond celui, générique, de la Reine de la Nuit. Soprano impérieux mais impavide, qui ne fait à aucun moment sentir la fébrilité, l’égarement qui caractérise Vitellia à ce moment. La voix est partout, le personnage nulle part (pour reprendre la formule d’un excellent auteur). Mais surprise : arrive le grand monologue du II, et soudain des nuances, un peu de raffinement, une musicalité discrète mais qui compense la froideur monolithique de l’organe et intéresse enfin. On retrouve le soin que Deutekom mettait dans « Arrigo, deh parli a un core » dans des Vêpres siciliennes au Met en 1974, avant de retomber pour le boléro d’Elena dans un martèlement sans manière.
Je ne connais pas ses enregistrements Philips d’Attila ou des Lombardi, mais je lis ailleurs que les amazones verdiennes étaient ce qui convenait le mieux à son tempérament. Giselda en est-elle une, ou y est-elle réductible ? En regardant sa discographie officielle, on se dit surtout qu’il aura peut-être manqué à Deutekom, pour offrir mieux qu’un phénomène vocal, un chef pour lui ouvrir d’autres perspectives qu’un barnum à remplir de trompettes et de jaculations. Car ce n’est pas un disque d’airs de Mozart (EMI, 1968), avec son orchestre fantôme dirigé par un certain Vanderzand, qui donnera une image flatteuse de l’intrépide Batave. Il suffit d’écouter l’air d’entrée de Konstanze, « Ach, ich liebte ». Frémissement ? geste plastique ? larmes rentrées de l’élégie ? sens du clair-obscur ? Rien de tout cela : une esthétique du rabot. Une voix sans âme exécute (oui, c’est ça) des notes, sans phraser convenablement les appoggiatures descendantes (avant l’ut trillé à la fin, sommaire d’ailleurs). Ce n’est qu’un exemple, qui fait paraître triviale, machinale, une héroïne dont le visage est un des plus noblement mobiles du théâtre de Mozart.









