mardi 30 décembre 2014

Des Herren Güte preisen soll




Joseph Haydn, Die Schöpfung

Edith Mathis, soprano (Gabriel, Ève)
Christoph Prégardien, ténor (Uriel)
René Pape, basse (Raphael, Adam)
Chœur du Festival de Lucerne
Scottish Chamber Orchestra
Direction : Peter Schreier
Enregistré au Festival de Lucerne en 1992
1 DVD Arthaus


Un grand chanteur fera-t-il plus tard un chef de grande valeur ? Peter Schreier peut prétendre aux deux rangs, comme sa Passion selon saint Jean de Bach (Philips) saurait à elle seule en administrer la preuve. De fait, c’est sur lui d’abord que repose la réussite de ce concert capté à Lucerne dans l’église des Jésuites. L’Orchestre de chambre d’Écosse, qu’on a pu connaître assez flasque en fosse à Aix sous d’autres baguettes, se montre ici d’une grande fluidité, avec des bois très poétiques et une belle flûte solo : c’est ductile mais tenu, avec une animation amie de l’équilibre.

Dès le Chaos initial, Schreier parvient à allier solennité du geste et finesse des lignes : le tempo est allant, indemne de lourdeur mais avec la gravité nécessaire, et le discours, très équilibré dans le phrasé et les couleurs, n’en est pas moins prenant. L’agitato de la création des eaux accueille les mouvements sans perdre la noblesse, les cordes distillent le mystère dans l’évocation des espèces se multipliant (« Seid fruchtbar alle »). Les deux grands airs du soprano bénéficient d’un sens égal de la pulsation et du lyrisme, qui porte la poésie avec l’évidence. La musique d’aurore qui ouvre la troisième partie est parfaitement rendue. Le duo d’Adam et Ève sonne en revanche assez crispé, court de respiration et d’abandon (mais l’impression vient aussi du fait que les deux solistes ne vont pas très bien ensemble).

En revanche, le chœur de célébration final est pris à un tempo parfait car modelé sur l’éloquence du texte, et on vérifie là comme en d’autres endroits combien Schreier pense la musique à partir du verbe. Vertu capitale dans une œuvre qui retrace au présent la puissance originelle d’une Parole qui forme l’être des choses, où tout justement procède de l’ordre – c’est-à-dire aussi du commandement – de la parole : « Und eine neue Welt entsteht auf Gottes Wort »*. Schreier dirige d’ailleurs en prononçant le texte souvent, et pas seulement pour guider les choristes. Le plus délectable est sa générosité : c’est un chef qui dirige en effet, présent à ce qu’il conduit, mais souriant, communicatif avec les musiciens, rayonnant. Aujourd’hui que s’est impatronisée la manie de courir la poste dans l’ensemble monumental « Der Herr ist groß in seiner Macht » (noté vivace, nullement presto), c’est une bénédiction de l’entendre dans un dynamisme sans débraillé, sans surtout bousculer les lignes.




Le chef n’en infuse pas pour autant au chœur (amateur) le génie que celui-ci n’a pas. C’est là le point faible du concert sans doute, surtout du côté des messieurs (ténors en particulier) : honorable, en place, mais assez banal, sans beaucoup de poli, l’impression de prudence et même d’inertie étant renforcée par l’image, tant il est vrai que beaucoup chantent d’un air parfaitement racorni. On remarque néanmoins, à l’œil brillant de plusieurs dames de l’ensemble, que René Pape ne les laisse pas indifférentes.

Le jeune Pape a bien de quoi séduire en effet. L’ancien petit chanteur du Kreuzchor de Dresde n’avait alors débuté sur scène que quatre ans plus tôt à Berlin. Ce qu’on entend là, dans la partie la plus généreusement sollicitée de l’ouvrage, c’est d’emblée la beauté profonde de l’organe, la stabilité impériale du chant, la majesté d’une l’éloquence. Le récit inaugural sonne certes avec une solennité appuyée (« Im Anfange schuf GoooOOOOtt… »), et le chant semble assez monolithique, même si le diminuendo sur leer montre superbement une voie que le chanteur a depuis explorée. Le grand accompagnato « Seid fruchtbar alle, mehret euch » persuade plus par l’égalité merveilleuse de la voix que par une emphase trop marquée, trop en dehors.

Et cependant, s’il est moins convaincant en Adam, par manque de tendresse, René Pape s’impose en Raphaël par la seule autorité, mais de telle manière que la grandeur du ton frappe peut-être plus que l’étoffe d’une voix magnifiquement impeccablement soutenue, jusque dans la vocalisation. En l’écoutant, ce n’est pas le fantôme de Kurt Moll qui surgit mais plutôt le souvenir de Kim Borg, pour le grain et le grand ton. Cette hauteur impérieuse mais enveloppante fait merveille dans la création du firmament ou dans la peinture du tumulte des eaux. Mais l’artiste néclate pas moins par sa retenue dans le trio qui clôt la seconde partie, et par le murmure fantastique qu’il dispense sur « im Staub zerfallen sie ». Le visage, dont les yeux félins attirent le regard, reste d’ailleurs d’une expression remarquablement naturelle et posée, sans plus de trace d’effort que le chant. Son moment de gloire est la fresque de la création des animaux terrestres, et où le legato ne diminue en rien la netteté de léloquence. L’air qui suit (« Nun scheint im vollem Glanze ») est fastueux, avec des douceurs de majesté sur « dankbar sehn » ou dans la cadence. Une voix d’exception, avec la justesse du geste.




À ses côtés, Christoph Prégardien est plus frêle vocalement, mais combien éloquent, sa manière de phraser faisant entendre une pratique experte de linterprétation « philologique » du répertoire ancien. Le chant est d’une précision extrême qui abonde la poésie : l’air de la création de l’homme respire la perfection, parfaitement modulé, et le sourire de l’interprète resplendit sur l’introduction de la troisième partie. Le plus impressionnant est son évocation du lever de la lune, où à force d’art il donne le sentiment mystérieux du silence. Grand témoignage d’un chanteur à son zénith.

Le jour de ce concert, Edith Mathis, née et formée à Lucerne, avait 54 ans et derrière elle 35 années de carrière : ses débuts datent de 1956 (année Mozart) dans un des Garçons de La Flûte enchantée (Grümmer en Pamina, rien moins). Ce qu’elle offre en musicalité, en contrôle des lignes et des hauteurs, en style, en relief, force le respect. Musicienne hors pair. Tout est maîtrisé de bout en bout, de la grande phrase au moindre gruppetto. Cette discipline se lit sur la personne. Tendue, l’œil brillant mais étrangement fixe comme celui des oiseaux, les lèvres retroussées pour les besoins de l’émission, Mathis ne peut dissimuler les efforts que lui impose désormais sa partie. Mais la conquête dont procède l’art franc du chanteur peut se contempler ici. 

L’oreille percevra la dureté parfois agressive d’un aigu (« In holder Anmut stehn ») qui de toute façon brilla peu par sa suavité, ou même par sa liberté. La voix d’Edith Mathis, si fruitée dans le medium, n’eut jamais laura de Lucia Popp (sa contemporaine et concurrente immédiate pour tant d’opéras ou d’oratorios) ni son charme alcyonien : lui manquait une certaine qualité d’abandon, et sa fraîcheur de timbre s’est parfois payée de figements. Non qu’elle n’eût pas d’ailleurs le sens du théâtre : il ne manque pas d’enregistrements d’opéras pour l’attester, de Haydn à Henze. Ici, l’intelligence du texte ne s’accompagne peut-être pas de l’imagination qu’on trouve chez Margaret Marshall par exemple, mais cette fermeté du discours, ce sens harmonique du chant demeurent sans prix. On admire alors, au soir d’une carrière, la présence d’une artiste qui répugnait à parler d’elle ou de son art**, mais qui compte parmi les plus beaux serviteurs du chant classique, d’une rectitude assumée, les pieds sur terre sans méconnaître l’esprit. Y a-t-il beaucoup d’interprètes d’Ilia capables d’aller droit au caractère du personnage (fille de Priam, rôle originellement dévolu à une tragédienne) par un maintien si simple, si royal*** ?



* Voir aussi, à propos des Saisons de Haydn, cette page.
** Comme on l’apprend dans cet entretien plein d’enseignements.
*** Dans lintégrale gravée par Böhm à Dresde en 1977 : extrait à écouter ici.

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