1. Molto moderato – Poco
tranquillo – Tempo I – Largamente – Tempo I
2. Lento moderato – Poco
tranquillo, tempo rubato – Tempo I
3. Moderato pesante – Poco
animato – A tempo – Presto
4. Lento – Moderato maestoso –
Animato – Poco più lento – Tempo I
Rebecca Evans, soprano
London Symphony Orchestra
Dir. Richard Hickox
1 CD Chandos (notice due à Michael Kennedy)
Enreg. en janvier 2002
Le titre de pastorale, cette 3e
symphonie de Vaughan Williams semble d’abord le vérifier par un climat en
général serein, décanté, sans grands éclats d’orchestre ni tempo durablement
animé, avec aux bois des colorations splendides. Rien de descriptif à la façon
de Beethoven, mais avant tout, diffus, un caractère contemplatif. On sent
rapidement que la tonalité idyllique est susceptible d’inflexions élégiaques.
Tradition anglaise, mais la musique baroque est pleine de ces entrelacs du
bucolique et du regret. Aux deux airs successifs de Médor et d’Angélique dans
l’Orlando de Haendel (« Verdi
allori » puis « Verdi piante ») répondrait l’air d’Iphise dans
le Jephté de Montéclair.
Le premier mouvement évoque
l’écriture ondoyante de Ravel, tirée vers un lyrisme plus traditionnel où les
violons piano sont appelés à déployer des lignes impalpables. Les premières
mesures, avec des flûtes et des bassons qui font osciller des accords
réguliers, rappellent fugitivement le début de L’Enfant et les sortilèges. L’aération de la texture orchestrale
expose les délicatesses de l’instrumentation, et semble dérivée de la musique
de chambre. L’entrelacement des lignes (violon, violoncelle, hautbois, basson)
favorise aussi l’impression d’ombres inquiétantes aussitôt dissoutes. La
musique est en tout cas animée d’une vibration secrète, troublante par sa
ténuité même.
Dans le second mouvement,
l’impression de nostalgie vaporeuse glisse vers un sentiment plus désolé
quoique toujours équivoque, avec un solo de cor, intermittent, comme venant du
lointain. On songe évidemment à la Sérénade
pour ténor, cor et orchestre de Britten, autre gloire de la mélancolie
anglaise. Il y a cependant plus étrange : après un scherzo dont la matière
est plus robuste et plus animée, le dernier mouvement fait intervenir en son
début un soprano chantant sans paroles, suspendu, énigmatique, bientôt dissipé
par l’animation et la perturbation de la matière sonore, avant de réapparaître
à la toute fin, a cappella. À la
première écoute, tout cela laisse une impression ambiguë,
enveloppante, de familiarité et de mystère.
Or le caractère bucolique et
contemplatif de la musique cache autre chose. Si cette symphonie fut achevée en
1921 (l’orchestration fut à peine retouchée en 1950), c’est en 1938 que le
compositeur devait confier à sa future épouse :
« En réalité, il ne s’agit absolument pas de petits agneaux
faisant des cabrioles, comme la plupart des gens le présument… C’est vraiment
de la musique de guerre — dont une grande partie a mûri lorsque j’allais, nuit
après nuit, avec l’ambulance à Écoivres et que nous montions sur une colline
escarpée, d’où l’on voyait un magnifique paysage à la Corot au coucher du
soleil. »
Vaughan Williams avait 41 ans
lorsque la guerre de 14 éclata. Il s’était néanmoins engagé comme soldat dans
le Royal Army Medical Corps et comme tel servit en France. Après la guerre, il
devait ne jamais évoquer ce qu’il avait vu (le cas est ordinaire). Mais la
guerre est passée dans cette musique paradoxale, dans ce « requiem de
guerre qui ne regorge ni de trompettes ni de dissonances harmoniques », ni non plus de discours funèbres ou
humanitaires, et toujours selon Michael Kennedy, l’œuvre « regarde au-dessus
de la bataille la transcendance des couchers de soleil ».
L’églogue alors a-t-elle bu le
sang des morts ? Le solo de cor du second mouvement confond de façon
indécidable une affliction d’élégie et la « sonnerie aux morts »,
d’autant que la trompette qui lui répond doucement ne joue qu’en notes
naturelles. La sublimation contemplative de l’événement absorbé mais sourdement
présent culmine évidemment dans le chant sans paroles du quatrième mouvement.
Rebecca Evans y est d’autant plus extraordinaire que sa voix au timbre
concentré, flottante pourtant, n’a rien d’angélique, tout en exprimant ce
processus d’élévation mystérieuse. Dans l’enregistrement gravé en 1968 par
Adrian Boult (créateur de l’œuvre), Margaret Price est d’une beauté
intimidante, presque abstraite, avec cette majesté de sphynge qu’elle donna
plus tard aux lieder de Berg avec Ababdo. Rebecca Evans est plus chaleureuse, plus
proche en un sens, plus ambiguë peut-être.
On l’entend d’abord, juste
soutenue par des roulements imperceptibles de timbales, avant que l’orchestre
n’amplifie ses dessins. Un passage central, plus tourmenté, fait entendre une
plainte du cor anglais, relayé par une sorte de déclamation lancinante des
cordes. Apaisement, qui fait retomber la musique sur un tapis de cordes. Alors
la voix ressurgit, plus mystérieuse qu’avant, et meurt en quelques mesures.
« Est-ce une jeune fille chantant sur les champs meurtriers, ou quelque
chose de plus mystique ? », se demande M. Kennedy. Entend-on la voix
indéfinie de la prière, une épure funéraire et collective, désindividualisée,
ou bien celle, intérieure à la conscience, du souvenir qui n’a pas de nom, dans
aucune langue ? Peu importe : l’aphasie où triomphe la musique est la
servante des défunts, de leur mémoire.
And stamp’d an image
of himself, a Sov’reign of the world.
The list’ning crowd
admire the lofty sound :
“A present
Deity !” they shout around
“A present
Deity !” the vaulted roofs rebound.
Soprano.
Il commença par chanter Jupiter
Quittant son heureux séjour d’en-haut
(Si fort est le pouvoir de l’Amour).
Sous la forme trompeuse d’un ardent Dragon, le dieu
Traça son cours sublime en spirales de feu,
Pour se hâter de joindre la belle Olympia ;
Et tandis qu’il soupirait sur son sein de neige,
Il s’enroula autour de ce corps svelte
Lui imprima sa propre image, Souverain de l’univers.
Chœur.
Ce chant en impose aux auditeurs en foule.
“Un dieu est là !” s’écrient-ils à l’entour.
“Un dieu est là !” répond le haut des voûtes.
Pour écouter la musique correspondante par Harnoncourt en concert (avec Dorothea Röschmann, le Chœur Arnold Schönberg et le Concentus Musicus), cliquerICIet puisLÀpour l’air de soprano :
Le monde, chère Agnès, est une étrange chose. Les gens se repaissent de malignité. Par exemple,
n’est-il
pas bien injuste de dauber un artiste comme Roberto Alagna au motif de son narcissisme supposé ? Tous les chanteurs
le sont par nécessité, d’une manière ou d’une autre ; et d'ailleurs connaît-on
beaucoup d’autres interprètes de l’opéra qui s’épuisent comme lui à honorer leurs
sources d’inspiration ? Il suffit d’examiner sa discographie : hommage,
hommage, hommage partout !
« M. Rameau, dans
quelques-unes de ses ouvertures, a voulu peindre ; ce ne sont pas celles
où il a le mieux réussi ; cette observation est importante, parce qu’elle
en amène d’autres utiles à l’art.
Rien de si dangereux, j’ose
l’avancer, que ce projet formé de peindre, surtout en symphonie. Cette
intention ne sert qu’à gêner l’imagination du Musicien, à la fixer sur quelques
petites ressemblances douteuses auxquelles il sacrifie tout, & à le
distraire des recherches de la belle mélodie, qui seule constitue la véritable
Musique, tient lieu de toutes les peintures, ou si l’on veut, en est toujours
une. Ce sentiment paradoxal pour bien des gens, aurait besoin d’être discuté
longuement. C’est ce que j’espère faire un jour. Ici j’en indiquerai seulement
la probabilité, & pour ne point m’écarter de mon sujet, je ne le ferai que
par des exemples tirés de M. Rameau.
L’ouverture de Naïs peint, dit-on, l’attaque des
Titans. En ce cas on doit y entendre les cris séditieux de ces enfants de la
Terre ; y voir les rochers déracinés par leurs mains, s’amonceler comme
les nuages dans la tempête. Que l’on me fasse entrevoir ces tableaux, non pas
tracés, mais indiqués par un seul passage de l’ouverture citée, & je passe
condamnation. Cette ouverture, selon moi, est une mélodie forte, hardie, &
dont le caractère tranchant & particulier est renforcé par quelques
pratiques d’harmonie extraordinaires. Les personnes trop peu exercées pour
saisir cette mélodie, disent qu’elle est baroque (1) ; celles qui peuvent la
sentir, la trouvent neuve & fortement pensée, ils en sont émus : &
ces intonations âpres & sauvages, ces passages brusqués, cette harmonie
hérissée, si j’ose parler ainsi, leur semblent une analogie plus que suffisante
avec le combat des Titans qui occupe leurs regards. Cette analogie est la seule
peinture que la Musique dût nous offrir, je ne pense pas que le Musicien en ait
eu d’autre en vue ; en voulant peindre davantage, il eût moins chanté
peut-être, dès lors il eût moins peint ; car peindre en musique, c’est
chanter, & sans mélodie point de musique.
Que dirait-on d’un Peintre qui,
avec le secours de ses pinceaux, prétendrait rendre, exprimer l’harmonie d’un
beau Concert ? Eh pourquoi jugeons-nous différemment d’un Musicien qui
avec des sons veut peindre ce qui ne tombe que sous le sens de la vue ?
Qu’on y prenne garde, dès qu’il conçoit un projet semblable, sans s’en
apercevoir, il travaille pour les yeux plus que pour l’oreille ; s’il
peint l’onde agitée, l’alignement des notes décrit la ligne courbe des
vagues ; s’il peint un feu d’artifice comme dans Acanthe & Céphise, on voit les notes s’élever comme autant de
fusées. N’est-il pas insensé d’appliquer à un sens ce qui convient à un autre,
& n’est-ce pas dénaturer l’art des sons que de le soumettre aux yeux ?
Que résulte-t-il de cette violence qu’on lui fait éprouver ? Des chants
contraints que la nature n’a point inspirés, & qui n’arrivent point jusqu’à
l’âme. L’ouverture d’Acanthe a beau
rendre parfaitement le cri de vive le Roi,
& la succession des fusées, on y regrette une mélodie vraie qui inspirât la
joie convenable à une fête, puisque c’est une fête qu’on voulait peindre.
Avant de terminer cette
digression, je rapporterai un fait qui y revient, & qui tient aux ouvrages
de M. Rameau : il y a quelques années, j’entendais avec plusieurs
personnes Musiciennes, un Concert nocturne ; la salle du Concert était
ouverte de tous côtés, nous étions dehors, & il faisait un orage
épouvantable. On exécuta l’ouverture de Pygmalion,
& au fortissime de la reprise il
survint un éclair terrible, accompagnés d’éclats de tonnerre ; nous fûmes
tous frappés au même instant du rapport merveilleux qui se trouvait entre la
tempête & la Musique ; assurément ce rapport n’a pas été cherché par
le Musicien, il ne l’y a pas même soupçonné. Ce qu’il a conçu comme une
symphonie brillante, devint pour nous un tableau par le hasard des
circonstances ; on fait dire presque tout ce que l’on veut à la Musique qui chante ; celle qui manque de
cet avantage, imitât-elle d’ailleurs, pèche dans son essence ; c’est
toujours l’image très imparfaite d’un objet contrefait & grimaçant sous un
pinceau grotesque. »
Michel de Chabanon, Éloge de M. Rameau, 1764
(1)Le qualificatif baroque, dans un sens alors péjoratif,
apparaît à propos du Dardanus de
Rameau dans un poème satirique de Jean-Baptiste Rousseau :
« Distillateur d’accords baroques / Dont tant d’idiots sont
férus, / Chez les Thraces et les Iroques / Portez vos opéras
bourrus. / Malgré votre art hétérogène / Lully de la lyrique
scène / Est toujours l’unique soutien ».
Carl Maria von Weber, Euryanthe Toulouse, Halle aux Grains, 22
janvier 2010
Direction musicale : Rani
Calderon
Le roi Louis : Dimitri
Ivashchenko, basse
Adolar, comte de Nevers :
Klaus Florian Vogt, ténor
Lysiart, comte de Forest :
Tommi Hakala, baryton
Euryanthe de Savoie :
Melanie Diener, soprano
Églantine de Puiset : Lauren
Flanigan, soprano
Rudolph : Paul Kaufmann,
ténor
Bertha : Catherine
Alcoverro, mezzo
Chœurs duCapitole deToulouse (dir. Alfonso Caiani)
Orchestre national du Capitole
Berlioz, citant Choron, disait de
Weber : « C’est un météore ». Ondirait volontiers la même chose d’Euryanthe (1823), que le compositeur désigne explicitement comme « grand opéra romantique » :
affichage générique qui sera repris par Marschner pour Le Vampire ou par Wagner pour Tannhäuser
(la formule « grand opéra héroïco-romantique » reprise dans le
programme duCapitole semble
apocryphe). Avec Euryanthe, créé à
Vienne en 1823, Weber donnait corps à une ambition poétique supérieure à celle
du Freischütz (« romantische Oper », Berlin, 1821) ou plus tard d’Oberon (« great romantic and fairy opera », Londres, 1826). Comme
le rappelle GérardCondé dans le
remarquable commentaire de l’œuvre qu’il a écrit pour L’Avant-Scène Opéra, Euryanthe
procède d’une volonté de créer l’opéra idéal tel que le compositeur l’avait
défini dans son roman inachevé Tonkünstlers
Leben (Vie d’un musicien) :
« une fresque dont le souvenir reste gravé dans le cœur de l’auditeur,
dont les passages agréables etstimulants se fondent à la fin dans une vaste sensation globale, où
chaque morceau, envisageable comme un être organiquement indépendant, disparaît
quand on contemple l’édifice, où les modulations et l’instrumentation sont
soigneusement assujetties à la progression de l’intérêt, où la séduction de
quelques détails ne fait pas perdre de vue l’ensemble »
Cependant, Gérard Condé insiste
aussitôt sur « l’ambiguïté du langage musical à laquelle Weber ne nous a
pas habitués dans ses autres œuvres » et sur la gêne avouée par Schubert,
Wagner ou Berlioz devant le caractère tourmenté de plusieurs moments d’Euryanthe, lequel suscitait en revanche
l’enthousiasme de Schumann. Météore donc, à nul autre pareil, mais aussi
galaxie, où se trouvent disposés en tension l’idylle médiévale et une sauvagerie
démoniaque, l’élégance immédiate des scènes de genre (fête, chasse, romance) et
le caractère toujours étrange des moments de haute expression, qui échappent
obstinément au cadre formel préétabli. Alorsmême que le langage vocal de Weber est souvent étonnamment
proche de Rossini, Gérard Condé insisteparexemple sur le début de
l’acte II : si d’un certain point de vue la « Szene und Arie » de Lysiart prend le relais des airs de
fureurde l’opera seria, « son déroulementsuit plutôt les degrés de la progression
psychologique », et plus encore son duo « de haine et de rage »
avec Églantine « est animé d’une énergie motrice interne qui se passe du
secours des formes repérables », de sorte que « c’est de la transformation
continue de quelques élémentsirrégulièrement
répétés, transposés ou non, que naît la cohésion ».
Car plus encore que le souci d’un
discours musical continu («
durchkomponiert ») et la circulation élaborée de motifs musicaux
caractéristiques(tel ce
glissement serpentin associé à Églantine), c’est peut-être la mutabilité des
formes d’expression poétique et musicale qui encore aujourd’hui jette
l’auditeur dans l’étonnement. Tout se passe comme si les bizarreries poétiques
d’une musique où les surprises abondent visaient à dérouter l’auditeur,
effectivement conduit hors des chemins balisés du pathos d’opéra. Pour preuve,
le monologue d’Euryanthe abandonnée dans la forêt et dans la nuit, d’un
dépouillement stupéfiant où le lyrismesemble réinventé de fond en comble suivant des procédures étranges, avec
un basson solo qui n’assume précisément pas le chant que lui prête par exemple Cherubini
dans l’air de Néris. Cet monologue de Weber se constitue alors plus en espace mental et
spirituel qu’en discours public de l’émotionthéâtrale, et il vaut la peine d’entendre ce qu’en fit Maria
Reining dans une exécution de l’opéra à la Radio de Vienne après la guerre
(publiée chez Gala). Lors duconcert toulousain, du reste, je me suis demandé si le décrochage
perceptible du public à ce moment-là venait d’un fléchissement de l’interprétation
ou d’un désarroi devant l’impossibilitéde se raccrocher à un discours musical familier, alors que l’argument
dramatique paraît si conventionnel – à première vue du moins. On sait que
le livret de Lohengrin dérive
étroitement de celui d’Euryanthe, et
que Wagner a mis en coupe réglée les inventions de Weber, y compris pour Tannhäuser (le finale du II), mais
justement il me semble que la musique de Wagner, pluscontinue, est aussi plus homogène, quand l’écriture de Weber
semble privilégier une fantaisie plus imprévue, en cela plus proche de
Schumann.
Demême, on peut se demander si la rareté extrême d’Euryanthe dans les maisons d’opéra,
Allemagne comprise, vient forcément des gaucheries de son livret(passons sur la langue de Helmina von
Chézy). La consultation des tables de L’Avant-Scène
Opéra est édifiante : entre 1945 à 1993, six productions seulement
dans le monde entier (les représentations du Festival d’Aix en 1993 pâtirent
d’une mise en scène accablante de puérilité et de laideur). L’Opéra de
Strasbourg a depuis lors donné Euryanthe,
mais était-ce dans une version scénique ? Fait significatif : la
production de Stuttgart (G. Hartmann à la régie), créée en 1954, reprise en
1958 et exportée la même année au Festival d’Edimbourg, fut non seulement la
seule production scénique en Allemagne avant celle dirigée par Thielemann à
Nuremberg en 1991, mais ellesuivait, comme celle du Mai musical de Florence en 1954(dirigée par Giulini), l’improbable
puzzle de Kurt Honolka qui charcute et bidouille l’œuvre en voulant la sauver
d’on ne sait trop quoi. Même au concert, l’Allemagne n’aime pas Euryanthe, et siSawallisch, très grand interprète de
cette musique, n’y avait pas dirigé Cheryl Studer, Ingrid Bjoner et Theo Adam à
Munich en 1986, il n’y aurait guère à signaler qu’une exécution berlinoise
confiée à Hollreiser avec des seconds couteaux. Et à l’heure actuelle, seul
l’Opérade Dresde paraît avoir Euryanthe à son répertoire : voir
ci-dessous un compte rendu de Hansk, datant de sa captivité saxonne.
J’y verrais volontiers la preuve
que l’étrangeté d’Euryanthe demeure
d’abord musicale. Il est d’ailleurs assez choquant que de ce chef-d’œuvre du
romantisme n’existe qu’une seule version discographique complète, celle dirigée
à Dresde en 1974 par un Janowski trop souvent lourdaud, avec Jessye Norman et
Nicolai Gedda : elle a été rééditée en collection économique par Berlin
Classics. La version dirigée – avec un naturel théâtral vingt fois
supérieur – par Joseph Keilberth à la Radio de Cologne en 1958, récemment
publiée par Myto, donne hélas le rapiéçage Honolka, et semble-t-il encore
abrégé (le début de l’acte III est réduit à trois fois rien, en supprimant
Adolar, et la suite est radicalement allégée, en arrangeant la musique au
besoin…). Dommage pour Josef Traxel, Marianne Schech et Gustav Neidlinger, tous
trois très impressionnants, à des titres divers.
Dans ces conditions, on savoure
la programmation d’Euryanthe par le
Capitole, même réduite à une version de concert. L’annulation de Petra Lang,
qui promettait une Églantine de grand relief, a sans doute privé la soirée d’un
intérêt majeur, d’autant que parmi les solistes personne ne s’impose par un
génie particulier. L’ensemble est (disons) très honorable, mais enfin pour un
tel opéra on reste en-deçà du désirable. Il faut dire que pour la plupart la
partition ne semble pas possédée au point de s’en détacher, et le finale de
l’acte II a occasionné un passage à vide par décalage rythmique intempestif.
Le livret réduit le Roi à
quelques phrases, et la frustration est grande d’entendre si peu Dimitri
Ivashchenko, somptueux vraiment. Le baryton finlandais Tommi Hakala peut
séduire au premier acte par sa finesse et une façon insinuante de jouer avec le
texte, avec la vibration des consonnes : le souci d’éloquence est
sensible, mais la voix (dont le timbre évoque parfois un Franz Hawlata clairet)
manque à la fois d’assise, d’un geste plus soutenu, et de noirceur : il a
tôt fait de rencontrer ses limites techniques dans le grand monologue du II.
Habituée des rôles du premier
Verdi (Abigaille, Odabella) mais surtout de l’opéra du XXe siècle, américain en
particulier, Lauren Flanigan a chanté Eglantine à Glyndebourne face à Anne
Schwanewilms, et à son allure quand elle entre en scène elle laisse espérer une
personnalité à la Pauline Tinsley, dont la scène d’Eglantine en concert est
extraordinaire… mais ne rêvons pas. L’aigu et le suraigu, tranchants,
impressionnent, les traits vocalisants, pas toujours nettement audibles d’où
j’étais, semblent pourtant probes, et la volonté de dramatiser le rôle est
évidente mais dans le registre de la mégère acide, déjà illustré au disque par
Rita Hunter, et donc trop univoque pour rendre justice à l’érotisme latent d’un
personnage différent d’Ortrud au fond. Seulement la voix ne suit pas les
intentions, en particulier en raison d’un medium inconsistant, letimbre sonnant d’ailleurs vieilli et un
peu étriqué sur ces notes-là.Manque aussi un véritable mordant dans la déclamation du texte, les sons
dans les joues n’arrangeant rien. Le monologue du I fait de l’effet néanmoins
(quelle musique !), mais l’interprète ne donne guère ensuite ni la flamme
ni les replis attendus, pour le personnage sans doute le plus riche de l’œuvre,
théâtralement et musicalement. Mais combien de cantatrices ont-elles ce rôle à
leur répertoire ?
Melanie Diener a pour elle un
medium solide, justement, et le souci de changer les couleurs d’un timbre sans
lumière ni caractère particulier, assez banal pour tout dire. L’interprète est
sensible pourtant, mais aussi trop prudente, ou même placide. La pureté
virginale (ou assimilée) estune
chose, mais ces héroïnes de Weber appellent quelque chose de physique,
d’exalté, un feu pour tout dire, qui donne sa juste dimension à la vertu
d’amour et de sacrifice : Euryanthe n’est pas pour rien une vierge sage
hissée au sacrificechristique, et
du reste les transports de « Schimernde
Engelschar » et plusencore de « Zu ihm !
zuihm ! », auxconfins de l’hystérie, sont de sûrs
indices. Il faut de la fièvre, et que l’on sente une sensualité sublimée, pour
sauver la figure d’une délicatesse un peu fade. Diener y échappe mal, en
particulier en raison d’un aigu précautionneux, et qui plafonne. Cueillie à
froid, elle a paru très mal à l’aise dans la cavatine d’entrée, l’orchestre y
étant lui aussi assez prosaïque. La suite était mieux conduite, sans que
l’imagination poétique ou la personnalité vocale donnent d’un rôle ingrat
(Agathe ou Rezia sont bien plus payantes vocalement) une image pénétrante.
Au moins le souci de bien faire
et de varier l’expression étaient-ils avérés chez Melanie Diener. Car je reste
dubitatif devant l’interprétation de Klaus Florian Voigt, dont la nature vocale
épargne au moins au rôle d’Adolar, fécond en finesses, l’écueil d’un wagnérisme
grossier. La voix frappe par son émission haute, son homogénéité et sa
facilité, sa clarté de diction, mais plus encore par son étrangeté au regard de
la typologie vocale habituelle. Le timbre en effet évoque de façon parfois
troublante celui de Gerhard Unger, éternel David des Meistersinger, sauf que la voix de Vogt est bien plus sonore et
ample. Le problème, c’est que non seulement l’interprète est quasiment impropre
à l’expression héroïque, mais j’en ai peur à l’expression tout court. Cette
uniformité… Seinesgleichen geschieht.
Surtout quelle inertie des mots ! Une sorte de joliesse généralisée,
accablante, prive Adolar de sa composante sanguine, dangereuse, de ses ombres
pour tout dire. À cette exécution musicale mais inexorablement scolaire, il
manque la chair et donc la poésie, comme si le chant n’avait que la tête pour
source et non le corps entier. « Ich
bau auf Gottund meine
Euryanth’ ! » : cette phrase-devise est mortelle
d’insignifiante là où il faudrait une ardeur communicative. Mais déjà « Für Euryanthe bürgt der Glaube / In
meiner Brust ! » n’évitait pas une certaine niaiserie. « Komm !
Euryanthe ! », qui devrait saisir, est simplement vide. Qui
croirait dès lors à un chevalier en armure noire prêt à décapiter
l’aimée ? Il est vrai que dès les retrouvailles à l’acte précédent, Vogt
et Diener semblaient deux novices qui se récréent dans la cour d’un couvent, ou
qui se voient à la grille.
Pour le reste, les chœurs étaient
en grande forme, colorés, expressifs, fort bien préparés, avec chez les hommes
une netteté du texte qu’il faut saluer. Sortie de leurs rangs, Catherine
Alcoverro confirme en Bertha son excellence après de fréquents petits rôles au
Capitole. On ne fera pas grief à l’orchestre d’un certain manque de fluidité
dans une partition si ardue pour le style, et si peu familière, ni de
l’acoustique mate de la Halle aux Grains qui étouffe les cordes par les cuivres
dans l’Ouverture. Il faut dire que la direction de Rani Calderon, attentive,
semble excessivement carrée, au point de mettre en péril le climat, mais il est
vrai que la partition, virtuose comme elle peut l’être, pose des difficultés de
mise en place rythmique considérables. J’étais heureusement assez loin pour ne
pas trop être gêné par la pantomime du chef, dans un style « fier hidalgo »,
et dont on a pu craindre que la dépense gestuelle et pour ainsi dire
chorégraphique ne fût supérieure au gain musical.
¶ En complément gracieux : compte rendu d’une
représentation d’Euryanthe
au Semperoper
de Dresde le 29 oct. 2008
Klaus Florian Vogt et Evelyn Herlitzius dans Euryanthe à Dresde
« Quel dommage que le chef-d’œuvre si rare de Weber
soit confié à la piètre baguette de Hans-E. Zimmer ! Si la Staatskapelle
est l’un des plus grands orchestres du monde lorsque d’illustres baguettes sont
invitées pour diriger les concerts symphoniques, le quotidien en fosse ne
trouve pas autant de soin. Sous la baguette du routinier Zimmer, la musique de
Weber est complètement anesthésiée, les rythmes gommés, les couleurs éteintes.
On s’ennuie ferme à plusieurs reprises en raison de la mollesse sortant de la
fosse. Le chef manque également à apporter soutien aux chanteurs, ralentissant
les tempos sans raison, ne phrasant pas avec eux. Il était symptomatique de
voir à quel point l’orchestre a changé de ton lors du monologue d’Eglantine au
premier acte : Evelyn Herlitzius a littéralement imposé son tempo.
Dans une moindre mesure, le plateau vocal ne rend pas
forcément compte de la richesse d’écriture de Weber. En raison du système fondé
sur les notions de Repertoire et d’Ensemble, Euryanthe est ici confié à la même équipe qui chante Lohengrin. Partant, les techniques et
les styles ne sont pas toujours adéquats, et, par exemple, aucun des chanteurs
du plateau ne sait vocaliser, les vocalises sont donc soit savonnées soit
coupées : une dimension entière de l’œuvre (l’influence des Italiens, en
particulier de Rossini) se trouve de cette manière perdue.
J’étais impatient d’entendre sur scène Klaus Florian Vogt et
Evelyn Herlitzius. Je reste partagé sur Vogt qui a montré des qualités et des
défauts différents au cours de la soirée. Dans son air d’entrée, il a tout
simplement évité les aigus, les passant en falsetto :
un comble pour un ténor haut-perché comme lui dont on vante la technique. Par
la suite, bien plus que le timbre de sa voix, j’ai été agacé par ce style « enfant
de chœur » et cette musicalité peu imaginative (il donne souvent
l’impression de réciter sa leçon), et gêné par cette diction paresseuse à
plusieurs reprises. Par son peu d’imagination, son personnage paraît bien
transparent et un tel manque de substance ne suscite de ce fait aucun
attachement chez le spectateur. Cependant il y a chez Vogt un art de la
projection et une capacité de la voix à remplir un espace acoustique
particulièrement étonnants et certains sons ont un impact simplement physique
sur le spectateur. Je crains pourtant qu’il soit trop tard pour que Vogt
développe une personnalité musicale de premier ordre, et c’est dommage car
l’instrument est vraiment unique en son genre.
Bête de scène dotée d’une grande expressivité, Evelyn
Herlitzius est celle qui retient le plus l’attention. Elle offre au personnage
d’Eglantine une incarnation très saisissante : loin d’être une vieille
mégère, il y a de la classe et du chien chez cette femme, une femme en détresse
mais aussi une princesse déchue. Malheureusement, si la voix reste puissante et
les colorations variées, l’instrument est bien abîmé, avec des trous dans la
tessiture qui obligent la chanteuse à recourir au parlando. La justesse est
très aléatoire et le manque de souplesse de son instrument ne lui permet en
outre de rendre compte de la variété d’écriture musicale du rôle (les vocalises
fatales).
Après l’avoir vue en Elisabeth et en Donna Anna, Camilla
Nylund m’apparaît chaque fois plus fade. La voix, mal projetée, manque
cruellement de rayonnement et la palette de couleurs semble réduite au minimum.
De la même manière que dans ses deux personnages précédents, son Euryanthe
banale et aux airs affectés ne suscite aucune compassion. Du reste du plateau,
constitué des chanteurs de la troupe du Semperoper, on ne retiendra que la voix
saine et bien projetée de Matthias Henneberg en Lysiart. Toujours excellents,
les chœurs de l’opéra d’État de Saxe font honneur à l’œuvre. Avec ses jetés de
fleurs et ses carrelages qui brillent, voilà une mise en scène (due à Vera Nemirova) que Robert
Carsen ne renierait pas. »
Hansk Sachsens
Ouverture d’Euryanthe, dir. Richard Strauss (Berlin, 1928)
La jeune dame était encore un peu lasse après la représentation. Elle aurait préféré s’allonger dans un large fauteuil
rond pour se reposer. Si quelqu’un lui avait déboutonné lentement la chaussure,
et ouvert tout doucement son corsage, et ôté de ses cheveux les six grosses
épingles d’écaille jaune, et fait glisser entre ses dix doigts écartés cette
abondance d’or brun et – – – ! ?
Mais il fallait scruter la carte de
l’hôtel B. et se tenir bien droite sur un petit siège de cuir tendu. Ce
n’est pas très amusant.
« Je n’ai pas faim »,
dit-elle, et elle regardait avec indifférence la longue liste des plats.
« Prenez un ris de veau, sauce
hollandaise – – », dit-il.
« Oui », dit-elle.
Elle posa à côté d’elle son éventail
d’écaille, ses jumelles de théâtre et son mouchoir en dentelle. Puis elle retira lentement
ses gants. Très lentement.
Elle remua son siège : « Pourquoi n’as-tu pas un large dossier incurvé,
toi ? »
Il y eut alors un de ces silences,
pendant lequel chacun pense : « Maintenant je devrais dire tout haut
“Massenet”, ou “cet orchestre de l’Opéra de Vienne” – – – ou “la
musique” – – –. »
Mais il dit : « Le ris de veau
est un mets pour malade, facile à digérer, nourrissant, sans goût – – –. Mais puisque vous n’avez pas faim – – –. »
« Non, vraiment pas »,
dit-elle.
« Vous êtes un de ces
instruments », dit-il, « dont le son résonne longtemps après qu’on a
joué les notes. Votre âme met toujours la pédale. »
« Je suis fatiguée »,
dit-elle.
« Vous pensez à Winkelmann », dit-il.
« Oui ; c’est ainsi que je
m’imagine les héros naïfs, enfantins ; ils ne réfléchissent pas ; ils
sont ! »
Il dit : « C’est très juste.
Et pourtant la nature est ainsi ; d’abord l’être
sans la réflexion, et ensuite la réflexion sans l’être. »
« Siegfried et Hamlet »,
pensa-t-elle. Mais elle était trop modeste pour l’exprimer. C’était
lui l’homme, le grand musicien, le philosophe, le penseur –. Elle était la femme
– –. Elle n’avait que le droit de rêver – –.
Il dit : « J’aime à voir que
vous ne vous exaltez pas. Vous êtes comme écrasée – – –! »
« Homme », pensa-t-elle.
« Vous auriez peut-être préféré un
ris de veau braisé avec des épinards ?! »
« Oh non », dit-elle, et
elle se recula contre le dossier droit et dur de son siège.
Elle pensait : « Ce qu’il
vient de dire sur la réflexion –
– –! Mais l’homme est quelque chose d’autre. Il a mille pensées et il les comprime
en deux, en une seule – – –; ou il les disperse ainsi. Puis il pense au ris de
veau et aux épinards. Il est si hardi, si audacieux dans ses pensées. Mais nous,
nous croyons toujours qu’il nous mésestime et qu’il est injuste envers nous
– – –. Il dit : “C’est comme ci, c’est comme ça – – –” et
alors nous pensons : “Siegfried et Hamlet – – –” ; mais nous, nous ne
sommes que sa valetaille ! Et puis c’est tout – – – c’est tout ! Une
pensée est comme une révélation pour nous. Alors nous pouvons nous
élever au-dessus de nous-mêmes – – – ! Ah, nous pensons alors que nous
sommes son égale – – – ! Des mendiantes, voilà ce que nous sommes !
Il nous donne deux sous et nous courons nous acheter un petit pain – – –. Pour
lui il n’y a pas d’avilissement : ris de veau braisé ou sauce hollandaise, ça l’occupe. Il est
riche, il a dix mille pensées –. Mais nous, nous devons rester sur nos gardes
éternellement. Nous ne pouvons pas penser “Winkelmann est un dieu et le
ris de veau est une nourriture saine – – –”. Nous ne pouvons que ressentir
“Winkelmann, Winkelmann, Winkelmann, Winkelmann – – –”. Et puis nous avons
le droit de penser aux choses de la “vie réelle” : “Pose doucement ta main
sur mon genou – – –. Je ne broncherai pas – – car c’est toi l’homme, tu es
grand, impérieux – – – et moi je suis la femme.” Ah – – Winkelmann ! Tu es
si loin ! Mais comme tu es proche ! »
Le grand musicien, philosophe et penseur
mit ses coudes sur la table et regarda la jeune femme dans les yeux.
Elle sentait son regard – –.
On apporta le ris de veau avec sa sauce
hollandaise – –.
Il prit la grande cuillère et versa la
crème jaune et parfumée sur les petits morceaux blancs dans son assiette.
« C’est bon ?! »,
demanda-t-il, comme une mère à son bébé.
Il aurait aimé la prendre contre sa
poitrine et lui mettre dans le bec avec une cuillère à dessert les petits morceaux enrobés de sauce.
« Merci », dit-elle.
« La femme », pensait-il, « la
femme – – –! Musique et héroïsme – –. Pourtant nous restons nous. Mais regarder
manger une jeune créature et la savoir sous notre protection – – – on en perd la
tête ! C’est comme une ivresse intérieure. Toutes les pensées disparaissent.
On devient un héros naïf, enfantin, et on voudrait la porter sur nos bras
robustes, à travers le monde – – –. Des mendiants, voilà ce que nous sommes – –
–! »
Mais elle ne savait rien de tout cela.
Elle était là assise et mangeait – – –.
Alors elle se renversa sur son siège et
pensa à son héros – – –.
Le Cid – – Monsieur Winkelmann !
Peter Altenberg, « “Der
Cid” – – Herr Winkelmann »,
N.B. Hermann Winkelmann (1847-1912) créa le rôle de Parsifal à Bayreuth, dont il devint un habitué. Il tint les emplois de ténor héroïque à l'Opéra de Vienne de 1883 à 1906. Le Cid de Massenet fut donné pour la première fois à Vienne en 1887, deux ans après la création parisienne.
[1]Une trad. française par Miguel Couffon a été aussi publiée sous le titre Esquisses viennoises (Aix-en-Provence, Pandora, 1982).