dimanche 17 novembre 2013

Sermon-sérénade





L’Infedeltà delusa de Joseph Haydn a été créée à Esterhaza en 1773, pour le séjour de Marie-Thèrèse, qui ne cacha pas son engouement pour cet opéra. Le librettiste est un des meilleurs en exercice à Vienne alors, Marco Coltellini (1719-1773), aussi habile dans le buffo que dans le serio : on lui doit les livrets du Telemaco de Gluck, de l’Ifigenia in Tauride ou de l’Antigona de Traetta.

La situation est la suivante. Riche paysan, Nencio (ténor) est convenu avec Filippo d’épouser la fille de celui-ci, Sandrina, qui bien sûr n’aime que son Nanni, jeune homme sympathique et désargenté. Il faudra tout l’astuce de la sœur de Nanni, la servante Vespina (littéralement : petite guêpe) et son génie des déguisements pour mener à bien le stratagème qui permet à Sandrina et Nanni de convoler.

À l’acte I, juste avant le finale, Nencio apparaît avec sa guitare devant la maison de Filippo pour donner la sérénade à Sandrina. Scène banale dans l’opera buffa, mais traitée ici de façon surprenante.


Chi s’impaccia di moglie cittadina,
va cercando di dote, e trova guai.
La notte è a zonzo, e in letto la mattina ;
ha poca polpa ed apparenza assai.
Se ti mostra une guancia scarnatina,
fagli lavare il viso, e la vedrai…
Levagli il busto, i fronzoli, e il tontiglio,
se la conosci più, mi maraviglio.
Il liscio delle nostre è l’acqua fresca ;
lo specchio è la fontana oppur la vasca ;
non han mosconi, e non aman la tresca ;
sanno più lavorar, che far la frasca.
Ma se una donna di città t’invesca,
guardati, perchè guai per chi ci casca.
Guardati ben, da lor tienti all’avviso,
ch’hanno posticcio il cor, com’hanno il viso.

 Qui s’embarrasse d’une épouse de la ville
se met en quête d’une dot,
et ne trouve que tourments.
La nuit elle passe son temps à tourner, à girer,
et le matin elle reste au lit ;
elle a peu de chair et beaucoup d’allure.
Si elle te montre des joues bien roses,
force-la à se laver le visage,
et tu verras le véritable…
Enlève-lui le corset, les fanfreluches et la perruque,
et si tu la reconnais, j’en serai bien étonné.
L’ajustement de nos femmes est à l’eau fraîche ;
leur miroir, c’est la fontaine ou une vasque ;
elles ne mettent pas de mouches, elles n’aiment pas les intrigues ;
elles sont plus disposées à travailler qu’à faire la pipelette.
Mais si une femme de la ville t’investit,
prends garde, car malheur à celui qui s’en toque.
Prends bien garde, tiens-toi aux aguets :
car c’est un postiche qu’on trouve à la place du cœur, 
comme du visage.





Lair peut être écouté ici par Claes H. Ahnsjö à 45’ 45’’ du début


Sérénade surprenante, parce que Nencio ne tient aucun discours galant, et même ne s’adresse nullement à la promise : tout son propos est destiné aux hommes sur le penchant du mariage et administre des conseils pour bien choisir sa future femme, en opposant la docilité sans tache des filles de la campagne à la vanité enquiquinante des citadines. Les traits satiriques, certes conventionnels, sont disposés avec doigté par le librettiste. Ainsi s’affirme une sorte de calcul égoïste (l’Arnolphe de Molière s’y profile vaguement) et aussi un penchant à moraliser, en prodiguant sentences et exhortations. Ce décalage entre le cadre ordinaire de la sérénade et le solipsisme du paysan (impropre à la galanterie) est d’autre part accentué par le fait que le texte est notablement long et que Haydn en a encore étendu la durée en développant de façon étonnante les quatre derniers vers. Moralisatrice, intempestive, et donc contreproductive, la sérénade est également interminable.

Ou plutôt, ces quelques sept minutes de musique sont un régal d’ironie, orchestré avec une science discrète et géniale. La base de l’accompagnement est assurée par les cordes : une partie en pizzicato (mimant la guitare) et une partie en longues phrases legato. Il est remarquable que Haydn évite toute forme ordinaire de sérénade au profit d’un développement constamment inattendu de la musique, de sa durée, précisément permise par l’esquive de la disposition strophique par le librettiste. Les séquences du texte se succèdent sans autre principe d’unité que la reprise du prélude au milieu de l’air, après « mi maraviglio » et surtout que la pulsation obstinée du 6/8 sous forme de menuet. Encore cette pulsation est-elle suspendue sur « levagli il busto etc. », au profit de l’intervention des bois.

Il en résulte un long développement continu, lyrique même, souplement conduit avec des accidents ponctuels : volutes circulaires des cordes sur « a zonzo », grande vocalise emphatique sur « polpa », jeu d’onomatopées ascendantes sur « mi mi mi mi mi mi mi maraviglio », modulations troublantes en mineur sur l’avertissement « perche guai per chi ci casca », et enfin un changement de couleur harmonique magnifiquement disposé sur « il cor » dans le vers final. L’impression est ainsi celle d’une continuité (la forme du menuet) contaminée par toutes sortes de glissements et de surprises.

L’ironie savante du musicien prolonge donc et magnifie celle du librettiste. Le contempteur des mœurs mondaines chante pourtant un menuet à l’élégance très équivoque ; et pour représenter ce dévot de la simplicité rustique, on trouve la musique du plus grand raffinement. Ajoutons que le décalage ridicule du personnage avec son rôle de galant, sa logorrhée intempestive se résolvent miraculeusement pour l’auditeur en charme perpétuel, en raison du renouvellement inlassable du musicien. Nencio est un fâcheux, mais on voudrait que son air ne s’arrête jamais.

De fait, cet air ne ressemble à rien d’équivalent chez Mozart : ce génie de l’accident surprenant mais jamais ostentatoire, c’est celui qu’on trouve dans le dessein des sonates pour piano de Haydn. La musique du XVIIIe siècle a certes poussé au plus haut degré le mariage du charme et de l’ironie, mais rarement cet esprit se sera autant illustré comme ici, sans faire de bruit. Mais là où Haydn rejoint Mozart, c’est dans l’art d’inventer une musique qui suggère une image scénique. L’introduction de cette fausse sérénade par un menuet interlope épouse l’entrée d’un caractère, comme si Nencio s’avançait avec méfiance mais aussi avec l’allure compassée de ceux pour qui la vie procède d’idées toutes faites. Mais c’est la musique de l’air entier qui semble conduire avec elle la régie et les gestes de sa performance en scène. 

Dans l’intégrale Philips de l’opéra (dir. Dorati, avec Edith Mathis en Vespina, magistrale), c’est Claes Ahnsjö qui chante Nencio avec la justesse de caractérisation et la maîtrise du détail souhaitables. Nicolaï Gedda a enregistré l’air en récital en 1976 avec des airs de concert de Mozart (il figure dans un double CD d’hommage à Gedda publié par EMI en 2001). Voix plus éclatante, relief plus évident, mais c’est peut-être aussi trop emphatique : Ahnsjö est plus fin, mais les deux conceptions se défendent. L’orchestre de Dorati est plus souple que celui de Thomas Ungar. Enfin, dans un live viennois de 2009 (non publié officiellement), Nikolaus Harnoncourt dirige Kenneth Tarver. Le chant trop appuyé (mais lopéra est capté en scène), le parti d’un tempo plus rapide que dans les version précédentes, également celui de contraster les séquences (y compris par des accélérations) ne favorisent pas nécessairement le charme comique de la scène, qui gagne de mon point de vue à une pulsation plus régulière, plus précautionneuse – comme le pas d’un héron allant je ne sais où. 





© Knut Talpa 2013. Tous droits réservés.



samedi 16 novembre 2013

Cosmétiques et proverbes (1)





Quand Gruberova, tout va.


Rysanek sed nec necat.


Kiri Te vendredi, dimanche Kanawa.


Rita Gorr qui criera le dernier.


Plaie de Gens n’est pas mortelle.


L’Alagna appartient à ceux qui Roberto.


Il faut prendre la balle à Petibon.


Juillet sans fenaison, famine au Villazon.


Avec Dessi on mettrait son mari en bouteille.


Au dimanche des Rameaux, placides tournent crapauds.


Tant qu’il y a Kirkby, il y a de l’espoir.


Il faut battre Seiffert quand il est chaud.


Il ne faut pas vendre l’appeau de Malaniuk avant de l’avoir tuée.


L’oie de Scovotti est la mère de Janowitz.


R qui roule n’amasse pas foule.


Ouïr Denize, et mourir.


Callas feinte Katherine, Tebaldi prend racine.


Tant va Perruche à l’ut qu’à la fin elle se casse.


La Vestale aboie, Lacascade passe.


Devieilhe que pourra.


Agent fait tout.




Jeanette Fischer et Diana Damrau (Scala, 2006)


vendredi 15 novembre 2013

La veuve broyeuse





Vivaldi, Juditha triumphans
Direction : Andrea Marcon
Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 27 mai 2009

Juditha : Romina Basso, mezzo
Holofernes : Mary-Ellen Nesi, mezzo
Vagaus : Karina Gauvin, soprano
Abra : Marina Comparato, soprano
Ozias : Alessandra Visentin, alto
The Netherlands Youth Choir
Orchestre Baroque de Venise


Cet « oratorio militaire et sacré » sur un livret latin de Giacomo Cassetti, seul vestige des oratorios que Vivaldi composa pour l’Ospedale della Pietà entre 1713 et 1722, constitue en quelque sorte le négatif de l’azione sacra de Métastase sur le même sujet, La Betulia liberata (Vienne, 1734), abondamment mise en musique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Chez Métastase, l’« action sacrée » a pour lieu unique la ville assiégée, entrelaçant expressions de l’angoisse et discours édifiants ; l’absence d’Holopherne est compensée par l’éminence d’Ozias, support privilégié de l’idéologie à l’œuvre, tandis que le pieux assassinat de Judith est réduit à un récit accompagné quand la veuve juive reparaît dans Béthulie. Dans l’oratorio vénitien au contraire, la participation d’Ozias se borne à encadrer doctrinalement la seconde partie, centrée sur la collation-décollation dans la tente d’Holopherne, et le texte de l’oratorio se développe à partir de l’arrivée de Judith au camp d’Holopherne, escortée de sa fidèle servante Abra et reçue par l’intendant Bagoas, hérité du récit biblique et placé par le livret dans la position de témoin privilégié (c’est une partie de soprano). L’enchaînement des numéros n’obéit pas du reste à une logique de continuité théâtrale, et le chœur est chargé d’incarner aussi bien les soldats d’Holopherne que les vierges de Béthulie (on a la même polyvalence dans les oratorios de Haendel, dans Athalia par exemple).

Les deux parties du livret séparent clairement deux phases de l’action représentée : 1) apparition de Judith et séduction de l’ennemi ; 2) conduite du tête-à-tête nocturne de Judith et Holopherne, aboutissant à la décapitation — avec un long monologue de Judith, formé d’un air qu’encadrent deux accompagnato – et à la découverte de l’assassinat par Bagoas. La symétrie d’ensemble se retrouve dans la distribution des personnages : une fois Ozias mis hors jeu, Judith et Holopherne sont assistés chacun d’un confident qui est surtout un assistant. Écrit dans un latin parfois alambiqué, réduisant le récitatif sec au minimum (il en va autrement chez Métastase), le livret recherche ostensiblement une expression poétique du drame, tissue d’images fondamentales, organisées autour de l’ombre et de la lumière, ou plus exactement d’images qui évoquent inlassablement les astres du jour et de la nuit, littéralement (la seconde partie est de fait unifiée par son caractère nocturne, propice aux appétits comme au meurtre secret) mais aussi comme métaphores. La teneur religieuse de l’action est parfois soulignée (par exemple dans l’échange entre Judith et Holopherne au début de la seconde partie, qui traite des rapports de la créature et du Créateur), mais si le latin est par principe la langue de la doctrine, il vaut constamment pour les couleurs poétiques des vers chantés. 

C’est ainsi très naturellement que l’air sentencieux de Judith « Transit aetas », pétri des lieux communs de la vanité du monde, prend un tour lyrique par la seule forme incantatoire du texte. La signification allégorique en contexte vénitien (Judith figure la Cité Sérénissime triomphant de ses ennemis d’Orient pour la gloire de l’Église) n’est livrée qu’en dernier lieu par la voix d’Ozias. Et pourtant le chœur belliqueux qui ouvre l’oratorio, censé exprimer la puissance militaire d’Holopherne, ne fait-il pas entendre par avance le faste triomphal qu’on associe à la Venise de l’époque ? La différence d’esprit est nette avec La Betulia Liberata de Mozart, qui commencera par la pulsation tourmentée de ce qui semble une tragédie : dans la Juditha de Vivaldi, la pression théâtrale est moindre, et c’est à une splendeur allégorique que revient en somme la primauté.

Le rôle de la protagoniste est le plus développé (7 airs, grand monologue du meurtre compris), le plus varié dans ses caractères (prudence, séduction, douceur, véhémence, suspens tragique) et aussi dans les climats imaginés par Vivaldi. Au général Holopherne échoit une couleur expressive plus homogène, dominée par une sensualité parfois languide : plus l’oratorio avance et plus son chant se fait caressant. Si Abra reste une confidente assez conventionnelle, jusque dans la musique que Vivaldi lui affecte, le personnage de Bagoas, ancillaire d’un point de vue dramaturgique, se signale par la beauté poétique de ses airs, admirablement déclinée de la procession ondulante de « Matrona inimica » à la fureur échevelée du trop célèbre « Armatae face » en passant par la stase stupéfiante – comme en rêve – de « Umbrae carae ».

Il est ordinaire de faire crédit à Vivaldi d’avoir dépassé le clivage idéologique entre Assyriens et Juifs en ne donnant pas moins de soins à la musique d’Holopherne et de Bagoas qu’à celle des autres personnages. À Télérama, on dirait que le compositeur donne sa chance à chacun des personnages. Mais c’est surtout, me semble-t-il, que Vivaldi conçoit l’œuvre à la fois comme tissu poétique unifié où chacun des airs permet de déployer une facette des ressources musicales de son art, avec un foisonnement d’instruments obligés. On retrouverait un peu ici le cas de La Resurrezzione de Haendel : un oratorio où le musicien donne une vaste carrière aux combinaisons sonores dont il est capable. Cette dramaturgie musicale, à la différence de l’opéra qui obéit à d’autres contraintes, confine dès lors à une manière de riche tapisserie, la difficulté étant de rendre justice en même temps à la magnificence d’une musique en passe de se suffire à elle-même et au geste dramatique, c’est-à-dire aussi religieux, qui l’autorise.


Or c’est précisément là que le concert parisien pose plus de questions qu’il ne donne de satisfactions. C’est d’abord l’orchestre et la direction d’Andrea Marcon qui suscitent un sentiment mitigé, malgré la réputation flatteuse du chef et de son ensemble dans ce répertoire. L’orchestre lui-même est-il celui de la situation ? Pour une salle comme le Théâtre des Champs-Élysées et dans une œuvre aussi voluptueuse, il paraît manquer d’étoffe et de couleurs, dès le premier numéro. Les instruments solo donnaient aussi régulièrement une impression d’approximation. Le violon solo a été très applaudi, mais sans parler de la justesse fuyante, il cherchait le juste rayonnement du phrasé dans « Quanto magis generosa ». Ce n’était rien à côté du violoncelle (« Vultus tui vago splendori » était carrément pénible) ou de son groupement de fortune avec le luth et le théorbe dans « O servi volate ». Le hautbois ne chantait guère dans « Noli o cara te adorantis »… et le chalumeau de « Veni veni, me sequere » m’a semblé plus chichiteux et morcelé qu’évocateur. Gloire alors à la mandoline de « Transit aetas ». Eh quoi ? vous n’aimez pas la mandoline ?

La direction du chef avait de quoi décevoir de toute façon. Le geste est court dans le chœur d’entrée, « Sede, o cara » trahit quelque chose de fâcheusement mécanique, et « Matrona inimica », trop vertical et crispé, n’offre pas la courbe érotique qu’on espère. Dans « Veni veni, me sequere », on perçoit trop un certain manque d’assise en raison du choix bizarre de gommer la pulsation des basses. Les numéros du dénouement m’ont paru plus convaincants : la conduite était également superbe dans « Si fulgida per te » et dans un « Armatae face » souverain, mais pour « In somno profundo » le climat de mystère ne se manifestait pas. Et quelle mouche a piqué Marcon de quérir ce chœur de filles au pays des polders ? Pietà per l’Ospedale ! On devine l’argument musicologique (un chœur de pensionnaires féminines) mais que dire de ces jeunesses blanches sinon qu’elles sont impropres à la couleur comme au verbe – autant dire à la consommation. Les fureurs de la guerre qui ouvrent l’oratorio se transforment en vignette fanée, insignifiante, mais toutes les interventions chorales resteront proprettes, sans caractère, anémiées, là où on attendrait presque les voix de l’ensemble de Giovanna Marini.

Le choix n’aura pas été beaucoup plus heureux avec la jeune Alessandra Visentin, timbre intéressant, mais chant scolaire (et sans trille), phrasé raide, verbe mou, donc perdue pour l’autorité d’Ozias – sans parler de son incapacité à donner de l’expression aux traits mélismatiques. Rendez-nous Annelies Burmeister ! Marina Comparato est charmante et inoffensive, n’était son dernier air, très bien délivré. Pour le rôle d’Holopherne, il semble que son interprète en ait mis le caractère davantage dans sa parure et dans une coiffure tortueuse (post-babylonienne ?) que dans son chant. Mary-Ellen Nesi est d’une grande probité, sensible même, mais trop de choses manquent pour dessiner une figure qui tienne la distance : le grave, les contrastes de couleur, l’imagination en fait. Malgré sa musicalité, elle lasse d’autant plus vite qu’elle se montre terne dans les moments d’éloquence. Elle réussit néanmoins un « Nox obscura tenebrosa » pénétrant, son meilleur moment de la soirée.

De l’éloquence, Karina Gauvin en a, et de surcroît. Ce qu’elle réussit (par le phrasé, le sens du mètre, les couleurs, les silences) à faire voir et sentir dans le récitatif où Bagoas découvre son chef massacré est admirable. La voix ne passe pas toujours également ce soir-là, ou ne semble pas toujours soutenue comme on aimerait (y compris dans la vocalise), mais la science du coloris et de la nuance sont au service de la poésie que contient sa partie. Dans « Umbrae carae », le raffinement vocal ne s’impose jamais comme un but en soi mais installe un climat d’onirisme qui saisit la salle entière. Et pour « Armatae face », Gauvin néglige l’hystérie tapageuse et aussi la profusion ornementale pour privilégier une expression profonde et continue, forte de sa manière fantastique de faire sonner le grave avec quelque chose de malsain et d’amer. Une leçon.

Vocalement parlant, l’étoile de la soirée reste Romina Basso, substituée à Ann Hallenberg d’abord annoncée, et sans doute mieux armée pour rendre justice à cette partie d’alto. Luxe et volupté : la richesse et l’homogénéité du timbre se font tout velours et caresse, tandis que le sostenuto exemplaire et la longueur de souffle ébahissent. Déployant lignes et couleurs avec une sûreté et une variété inépuisables, et un sens du secret qui captive à tout coup, Basso installe la fascination dès qu’elle ouvre la bouche, et c’est peu dire qu’elle sait l’art de suspendre tout un auditoire à ses lèvres. Elle s’impose aussi par l’éloquence du corps, des bras serpentins, de ce bras en particulier qui annonce la décapitation victorieuse dans le monologue. Si on ajoute la flexibilité du chant et la profusion des ornements et des appoggiatures, on se demande ce qui serait encore à désirer.

Eh bien, Judith peut-être ? Car ce raffinement profus, souverain, risque à tout instant de verser dans une forme de narcissisme musical qui fait perdre de vue, à mon sens, ce qui se joue dans l’oratorio. Dès son premier air, on se dit que celle qui chante est moins mue par l’amour de la patrie que par celui de l’ornement. Par la suite, ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales, retards ostentatoires jusqu’à la manie, cascades d’appoggiatures et de broderies. Logiquement, « Quanto magis » s’autonomise en air de concert jusqu’à se perdre dans d’infinies délicatesses, et « Veni veni, me sequere » perd la tension du dessin à force de s’adonner aux délices de la volute.

Il faut dire que la brune Basso est une personne splendide, et qui rappelle étonnamment la jeune Ida Galli, cette actrice qui jouait Carolina dans Le Guépard ou encore la beauté dédaigneuse de La Dolce Vita contre laquelle Marcello se retrouve dans le taxi qui les mène à la fête au château. Osera-t-on dire que cette présence physique est un peu gâchée par une « action » trop appuyée, jusqu’à paraître reprendre quelques mimiques alla Kasarova ? On dirait plus brutalement qu’elle fait son cinéma. Elle le fait extrêmement bien, mais Judith y gagne-t-elle ? Telle est la question qui se pose encore quand Basso chante « Transit aetas » avec une préciosité impériale, qui escamote le fait que cette musique suave, hédoniste en effet, véhicule un texte qui ne parle que de vanité et d’âme immortelle. L’équivoque est bien dans Vivaldi, mais faut-il à ce point rallier le camp de la séduction en gommant l’austérité de la figure ? Peut-être bien, après tout.




Ida Galli dans La Frusta e il Corpo de Mario Bava (1963)



dimanche 3 novembre 2013

Du berceau à la tombe







Le 11 novembre 1958, Elisabeth Grümmer enregistrait en studio à Berlin une poignée de lieder de Schubert et de Brahms avec Gerald Moore. Étrange coïncidence pour celle qui était née en mars 1911 à Yutz-Basse, dans une Lorraine encore rattachée à l’Allemagne. Ce fut la seule fois où sa maison de disques (Electrola) lui donnait l’occasion de laisser un témoignage dans le lied. Au même moment His Master’s Voice prenait soin des disques d’une autre Élisabeth. Et quand EMI gouverna les deux labels, il ne se trouva personne pour rééditer les lieder de Grümmer (demandez-vous pourquoi) et c’est grâce à Testament, qui avait acquis une licence, que ces enregistrements purent être enfin diffusés largement à partir de 1996.

Le programme rassemble des lieder fréquemment chantés et gravés. Pour ce qui concerne Schubert, connaît-on interprétation plus frémissante et fluide, chantée avec plus d’art et de naturel tout ensemble, plus souriante et plus profonde ? Auf dem Wasser zu singen par exemple est exceptionnel, réussite absolue. Et que dire de la grande berceuse, non pas celle que tout le monde connaît, mais celle qui se développe sur cinq minutes (D. 867) ? Là encore, on oublie les prouesses de ligne et de souffle tant cette interprétation respire la poésie et le sentiment intime, avec une douceur amie de la grandeur autant que de l’humilité. Mais dans cette série Schubert, il y a un autre chant du berceau, un lied quasiment absent des programmes au disque comme au concert, et l’on se dit forcément que Grümmer devait y être particulièrement attachée pour l’avoir inséré entre la Truite et Suleika.



Karl Gottfried von Leitner
Vor meiner Wiege

Das also, das ist der enge Schrein,
 Da lag ich einstens als Kind darein,
 Da lag ich gebrechlich, hilflos und stumm
 Und zog nur zum Weinen die Lippen krumm.

Ich konnte nichts fassen mit Händchen zart,
 Und war doch gebunden nach Schelmenart ;
 Ich hatte Füßchen und lag doch wie lahm,
 Bis Mutter an ihre Brust mich nahm.

Dann lachte ich saugend zu ihr empor
 Sie sang mir von Rosen und Engeln vor,
 Sie sang und sie wiegte mich singend in Ruh,
 Und küßte mir liebend die Augen zu.

Sie spannte aus Seide, gar dämmerig grün,
 Ein kühliges Zelt hoch über mich hin.
 Wo find ich nur wieder solch friedlich Gemach ?
 Vielleicht, wenn das grüne Gras mein Dach !

O Mutter, lieb’ Mutter, bleib lange noch hier !
 Wer sänge dann tröstlich von Engeln mir ?
 Wer küßte mir liebend die Augen zu
 Zur langen, zur letzen und tiefesten Ruh’ ?


                                  *

Devant mon berceau

Le voilà donc, cet étroit caisson,
où j’étais couché tout enfant autrefois.
C’est là que j’étais couché, vulnérable et privé de parole,
ne remuant les lèvres que pour pleurer.

Je ne pouvais rien saisir avec mes mains débiles,
et pourtant j’étais attaché comme un garnement ;
j’avais de petits pieds, mais je gisais comme un paralytique,
jusqu’à ce que ma mère me prît sur son sein.

Alors je tétais, je riais en levant les yeux vers elle,
Elle me chantait des histoires de roses et d’anges,
Elle chantait, et en chantant elle me berçait en repos,
et déposait sur mes yeux un baiser aimant.

Au-dessus de moi, elle tirait un frais rideau de soie,
d’un vert sombre.
Où retrouver maintenant un réduit si paisible ?
Peut-être quand l’herbe verte me servira de toit.

Ô ma mère, ma mère bien-aimée, reste encore longtemps ici !
Qui pourrait me consoler par des chansons angéliques ?
Qui pourrait baiser mes paupières avec un tel amour
Pour me donner un long, un ultime et profond repos ?






C'est en 1827, lannée précédant celle de sa propre mort, Schubert a composé ce lied D. 927 sur un poème de Karl Gottfried von Leitner, qui fournit aussi le texte de lieder aussi fascinants que Der Winterabend, Die Sterne ou Des Fischers Liebesglück. Comme le titre l’indique, il s’agit d’une méditation de l’adulte devant son ancien berceau : nostalgie de l’enfance (au sens littéral : d’un stade antérieur au langage), nostalgie de la mère ou plutôt d’une communication absolue avec la mère, nostalgie d’un repos immobile. Le lied s’achève ainsi sur une invocation à la mère défunte (le texte le suggère sans l’expliciter vraiment) tandis qu’au repos parfait de l’enfant se superpose celui de la mort, seule équivalence possible. Très étonnante est ainsi l’inflexion du poème qui se soustrait à l’écueil d’une évocation du bébé – vulnérable aux attendrissements en tout genre, et donc à la niaiserie – pour dessiner dans la terre et la tombe un horizon inattendu. Au lieu de la mièvrerie redoutée, c’est le désir de mort qui fait entendre sa voix énigmatique.

Dans les deux premières strophes, Schubert cultive un style empreint de gravité, pour ne pas dire de sévérité, avec ses fausses allures de choral. La mention de la mère fait alors s’élever le pur lyrisme du chant, avec de discrets ornements de la ligne vocale. L’évocation de la berceuse redouble de tendresse, y compris à la partie de piano. Mais cette source chantante se tarit sur les vers qui font succéder à la représentation du passé l’expression du manque : « Wo find ich nun wieder… ? » – « Où la retrouver désormais ? ». Mais l’élégie glisse aussitôt vers l’image funèbre du cimetière, allusive, et d’autant plus forte. Alors la voix se fige sur un homéotéleute « das Gras mein Dach » — et la musique s’arrête dans ce silence. Ce qu’exprime alors Grümmer défie le commentaire. Ce n’est pas de l’effroi, à peine de la stupeur, un vacillement, l’expression d’un désir. Comme si reposer dans l’herbe, ce plaisir de communier avec la nature au printemps ou en été qu'expriment d’autres lieder, laissait place à l’attrait de l’ensevelissement.

Mais la musique reprend pour la dernière strophe, pour cette apostrophe affective à la mère qui coïncide pour le coup avec la gravité pénétrante du début du lied, dont Schubert répète la musique, et dans l’écriture verticale du piano passe désormais quelque chose d’un chant d’église funèbre. Sauf que la voix semble s’élever en pleine lumière sur l’expression superlative de la profondeur : tiefesten. On se dit alors que ce texte et la musique qui lui donne sa résonance sont d’un caractère typiquement germanique, dans ce mélange de tendresse puérile, un peu bourgeoise, et d’intensité libidinale, qui ose confondre le berceau et la tombe, mais de manière plus subtile que dans le morbide Muttertraum que Schumann a emprunté à Andersen par le truchement de Chamisso. Là des corbeaux se promettent pour pâture le petit enfant que sa mère contemple et embrasse dans son berceau.



vendredi 1 novembre 2013

Ah se in ciel K. 538



Ah se in ciel, air de concert pour soprano K. 538
Composé à Vienne en mars 1788
Manuscrit autographe conservé à Coburg





Texte tiré de Métastase, L’Eroe cinese, I, 2 (air de Lisinga)

Ah se in ciel, benigne stelle,
La pietà non è smarrita,
O toglietemi la vita,
O lasciatemi il mio ben.

Voi che ardete ognor si belle
Del mio ben nel dolce aspetto,
Proteggete il puro affetto
Che ispirate a questo sen.


« Ah, si dans le ciel, astres bienveillants,
La pitié n’a pas disparu,
Ou ôtez-moi la vie,
Ou laissez-moi mon bien-aimé.

Vous dont le feu toujours si beau
Éclaire le doux visage de mon bien-aimé,
Protégez le sentiment pur
Que vous insufflez à cette âme. »


J’ai toujours aimé cet air rococo, pour son énergie sinueuse, son mouvement, et même pour son caractère plus convenu que dans d’autres airs mozartiens de parade. Les commentateurs ont souvent souligné sa dimension brillamment concertante, où la situation dramatique du livret de Métastase (l’héroïne implore la pitié et la protection célestes) est d’abord prétexte à prodiguer un chant tout en guirlandes. Il me semble pourtant que le déficit d’expression sur lequel on a pas mal glosé est à nuancer.

C’est le dernier des airs de concert composés pour Aloysia, le dernier d’un groupe qui comprend des pièces aussi variées que le Non so d’onde viene K. 294 de Mannheim dix ans plus tôt (plus frémissant de tendresse que le plus beau des Jean-Chrétien Bach), le terrifiant Popoli di Tessaglia composé à Paris quelques mois après, ou enfin les deux autres merveilles que sont Mia speranza adorata et l’extase de Vorrei spiegarvi. Aloysia Weber (épouse Lange depuis 1780) disposait de moyens vocaux hors du commun, dont la diversité de ces airs de concert témoigne assez. Soprano aigu virtuose, elle chanta néanmoins en concert le rôle de Sesto dans La Clémence de Titus de Mozart en 1795. Elle débuta à Vienne en 1779 et y demeura jusqu’en 1792 ; elle y interpréta entre autres la Zémire de Grétry et la première Donna Anna dans la version viennoise en mai 1788, quelques mois après la composition de l’air Ah se in ciel.

Ses talents semblent avoir été plus purement vocaux qu’expressifs. Mozart le note dès sa rencontre éblouie de la jeune cantatrice. Dans une lettre à son père écrite de Mannheim le 14 novembre 1777, on lit : « elle chante fort remarquablement et a une belle voix pure. Il ne lui manque que l’action pour tenir le rôle de Prima donna à n’importe quel théâtre. Elle n’a que seize ans, son père est un très honnête allemand qui élève très bien ses enfants ». 
Le mot action, en français dans le texte allemand, désigne tout ce qui fait d’un chanteur un acteur capable de donner corps et vie à un personnage dramatique. Or c’est précisément sur ce point que Léopold, qui voyait avec répugnance son fils former des projets d’union artistique et matrimoniale avec Aloysia, lui objectera le 12 février 1778 qu’il est insensé de prétendre faire carrière en Italie sans la maîtrise de l’action, c’est-à-dire aussi de la récitation, de la déclamation éloquente du texte :

« Tu envisages de l’emmener en Italie comme Prima donna. Dis-moi si tu connais une seule Prima donna qui ait foulé les planches d’un théâtre italien sans avoir souvent récité en Allemagne ? Combien d’opéras Signora Bernasconi [créatrice de l’Alceste de Gluck et d’Aspasia dans le Mitridate de Mozart] n’a-t-elle pas récités à Vienne — des opéras extrêmement passionnés — sous la critique et les conseils sévères de Gluck et de Calzabigi ? Combien d’opéras ne chanta pas Mlle Teyber à Vienne, sous la direction de Hasse — et grâce aux leçons de la vieille chanteuse et célèbre Actrice, Signora Tesi, que tu as vue chez le prince Hildburghausen et dont tu embrassas la négresse lorsque tu étais enfant ? Combien de fois Mlle Schindler n’a-t-elle pas récité sur un théâtre viennois, après avoir débuté à l’opéra privé sur les terres du baron Fries et après avoir reçu les leçons de Hasse, de la Tesi et de Métastase ? Est-ce que ces personnes auraient osé affronter le Publico italien ? […] Je veux bien que Mlle Weber chante comme une Gabrielli ; qu’elle ait une « voix puissante » pour le théâtre italien, etc., qu’elle ait l’allure d’une « Prima donna », etc. mais il est ridicule que tu t’engages pour son Aktion ; il en faut plus, et les démarches puériles et purement amicales entreprises par le vieux Hasse pour miss Davies lui fermèrent à jamais la porte des théâtres italiens, après qu’elle eut été sifflée le premier soir et eut dû abandonner son rôle à la De Amicis [créatrice de Giunia dans le Lucio Silla de Mozart]. »


Une fois faite la part de l’hostilité de Léopold à l’égard d’Aloysia, ces propos montrent à quel point les qualités de déclamation et d’expressivité théâtrale entraient dans le jugement qu’on portait alors sur les chanteurs virtuoses. Qu’aurait dit Léopold de Joan Sutherland ? On peut faire alors l’hypothèse que le choix par Mozart de la scène d’entrée de l’Alceste de Calzabigi et Gluck pour l’air de concert Popoli di Tessaglia ait été guidé par le désir de solliciter chez Aloysia la récitation dramatique (le récitatif d’entrée est du plus grand pathétique) autant que la virtuosité vertigineuse de l’air. Toujours est-il qu’une critique parue dans un journal allemand à la fin de la carrière d’Aloysia confirme que chez elle la souplesse virtuose l’emportait sur le relief théâtral :

« Son chant est parfait, en particulier la souplesse de son larynx est indescriptible et sera difficilement surpassée. Elle exécute avec la plus grande aisance les roulades les plus difficiles avec précision et pureté ; elle trille au besoin sur une octave entière en une seule inspiration. […] Elle rend aussi toujours le récitatif beau et juste. Comme elle n’a pas beaucoup d’action, à cause de cela, l’impression de son chant est parfois atténuée au théâtre, aussi il vaut mieux l’entendre dans un oratorio, dans une salle où l’on pourra admirer en elle la chanteuse la plus accomplie. »

(cité par P. Kaminski, L’Avant-Scène Musique, n°2, avril-juin 1984)


Chanteuse accomplie, il faut l’être pour emporter avec aisance l’air Ah se in ciel, qui n’a pas très bonne presse chez les commentateurs. De tous ceux composés pour Aloysia, c’est assurément le plus décoratif, celui où la voix est le plus traitée comme un instrument virtuose et le moins comme le support d’un personnage. Mais faut-il y voir forcément, de la part du compositeur, une indifférence pour la virtuose réduite à ses talents pour festonner ? Jean-Victor Hocquard considère ainsi que « dans l’ensemble de l’air, les coloratures sont peu signifiantes : on sent trop qu’elles ne sont là que pour permettre à la cantatrice de briller » (Mozart dans ses airs de concert, Verdier, 1989). Il s’appuie logiquement sur le diagnostic ancien d’A. Einstein : « Il s’agit là d’un véritable “concerto vocal”, où seule apparaît la prodigieuse pratique que Mozart possédait de son métier… ce dont nous nous réjouissons, car il nous prouve de manière éclatante que tous les liens, même les plus secrets, qui avaient enchaîné Mozart à cette femme fatale, étaient rompus ». Tout cela sent quand même beaucoup le roman, et comme d’habitude on plaque sur les airs virtuoses d’Aloysia un peu de psychologie amoureuse. La monographie de Jean et Brigitte Massin enfonce le clou : « l’éclatante et formelle virtuosité de la présente aria suffit à montrer » que Mozart est « tout à fait détaché » d’Aloysia.

La priorité donnée au brillant dans cet air est patente, mais après tout c’est bien un air conçu comme pièce de concert. Et si on n’ira pas jusqu’à arguer qu’il y est question, textuellement, d’étoiles resplendissantes, on peut quand même souligner le caractère ostentatoire de la rhétorique dont procède le texte, tout entier régi par cette apostrophe aux « étoiles bienveillantes ». On est en plein dans la stylisation poétique du sentiment, caractéristique de Métastase. D’un côté, le texte a un contenu pathétique (l’héroïne Lisinga exprime son inquiétude en invoquant le secours des puissances célestes), mais de l’autre il paraît orienté vers une sorte d’idéalisation esthétique où s’affirme la confiance dans la divinité. On est très loin des scènes de Métastase où le désarroi verse dans l’égarement, la stupeur ou la folie, et d’ailleurs, l’air est situé au tout début de l’opéra (I, 2), si bien qu’il semble exclu d’exhaler si tôt un pathétique plus vigoureux. Pour Hocquard, « la crainte de la séparation et l’espoir de rester ensemble sont submergés par le flot d’une virtuosité dont la perfection reste toute formelle » et donc, affirme-t-il, « ne nous émeut guère ». Mais je me demande dans quelle mesure Mozart – qui n’était point sot – n’a pas été sensible à cette stylisation assumée du sentiment dans le texte de Métastase, ou plus précisément à cette façon de transformer l’inquiétude en fleurs artialisées. Après tout, ces étoiles ardentes qui illuminent le visage du bien-aimé, n’est-ce pas, littéralement, un feu d’artifice ?

Au fond, j’essaie de rendre compte d’un sentiment singulier à l’écoute de cet air : l’impression que le geste plastique de la virtuosité est primordial n’empêche pas quelque chose d’émouvant, assez difficile à cerner, qui est de l’ordre de la fluidité, du frémissement, nonobstant la tension motrice de l’ensemble. À quoi s’ajoutera une qualité de prestance, celle qui accompagne la difficulté surmontée avec élégance et avec ostentation – comme le frisson de la concertiste s’élançant dans sa partie et planant au-dessus de la musique au moment où elle est censée incarner le frisson de crainte et d’espoir d’un personnage réduit à sa silhouette rhétorique. Peut-être donc que ce qui touche, en somme, c’est cette tension concertante de la voix et de l’orchestre (et cet orchestre, avec hautbois, bassons et cors, est fastueux et délicat), cet art – qu’on associe à tout un aspect de la civilisation du XVIIIe siècle – de créer une émotion plastique qui tient à la fois de la communication immédiate et d’une distance propre à la manière.  






Quelques interprétations
 

1) Teresa Stich-Randall
Orch. de la Société des Concerts, dir. A. Cluytens
Studio EMI 1957 (6’51)
  
Voilà d’emblée le chef le plus rapide de la série : Cluytens, inattendu peut-être, est magistral de bout en bout, animé, conduisant la tension sans brider le chant, avec le sens exact du rebond. La soliste soutient crânement ce sentiment d’urgence, avec ses pointillés caractéristiques, et une espèce curieuse de staccato. Ivan Alexandre a très bien caractérisé cette manière tout à fait singulière dans sa nécrologie de l’artiste : « Stich-Randall proscrivait de son vocabulaire le vibrato et surtout la liaison. Non pas, comme on le lui a reproché, le legato, qui était chez elle plutôt la racine enfouie de l'instrument que sa ramure fleurie, ni le cantabile dont témoignent ses fabuleux adagios, mais ce lien plastique d'une note à une autre d'où naissent en principe la phrase, la courbe, la sensualité propres au chant lyrique. Le martellato continu de sa Donna Anna officielle (Aix 1956) peut rendre fou. Et cette apparente lutte contre l'artifice de la liaison semble parfois l'artifice suprême. » En l’occurrence, l’expression ne vient-elle pas plutôt de la sonorité, du rayonnement vocal, d’une forme de poésie du son, et non pas véritablement du phrasé qu’on attendrait pour ce ruissellement de lignes. Le texte reste assez flou. Les vocalises sont fiévreuses, d’un dessin qui pense échapper au contrôle de la cantatrice, et si la péroraison est d’une énergie remarquable, l’élocution reste assez raide. Flinois a commenté cette version en ces termes : « chair qui ne se fait pas sourire, mais époustouflante mécanique pour arriver à une domination du son si parfaite qu’elle y trouve l’expression ». Il est permis d’être plus circonspect. À la réécoute, on sent aussi que l’intensité assez abstraite de Stich-Randall s’épanouit particulièrement dans cette rhétorique-là.


2) Rita Streich
Orchestre de la Radio Bavaroise, dir. Ch. Mackerras
Studio DG 1958 (7’45)

Le jeune Mackerras fait entendre un orchestre mou, sans élan, léthargique, prosaïque même. Bref, l’antipode de Cluytens. Rita Streich était une voix légère, mais une voix avec un visage, qui livre d’emblée une présence humaine. L’instrument est moelleux, sans aucune dureté, et immédiatement touchant. L’éloquence du texte est notable : elle parle autant qu’elle chante, et l’italien est très soigné (doubles consonnes comprises). La virtuosité a du reste ses limites : le trille est minimal, elle reprend sa respiration au cours des longues vocalises que Gruberova ou Dessay déroulent d’un seul trait. La vertu de Streich est ailleurs : dans un phrasé merveilleusement sensible, où musicalité et tendresse, féminité et frémissement s’accordent avec un naturel parfait, et avec cette aura particulière du timbre.


3) Teresa Stich-Randall
Orchestre de la Suisse Romande, dir. R. Denzer
Live 1960, Chant du Monde (7’11)

L’orchestre est notablement plus mou et incertain que celui de Cluytens, mais le chef a le souci de le faire avancer. En concert, et comme il lui était ordinaire (voir certain concert de Salzbourg), Stich-Randall rame dans la virtuosité : dès la partie A, elle se trompe d’étage, et dans le da capo, faute de partir dans le décor, elle jette l’éponge quelques temps. Néanmoins, l’expression plus variée et plus graduée qu’en studio : moins uniment emportée, plus suave. Ainsi elle attaque l’air piano, et non avec véhémence comme avec Cluytens. La descente syncopée est désespérément sèche, faute de legato. Le témoignage reste du plus grand intéressant, ne serait-ce que par sa différence avec le studio.


4) Jeanette Scovotti
Staatskapelle de Dresde, dir. H. Blomstedt
Studio Berlin Classics 1979 (7’31)

Orchestre somptueux de couleur, grand ton, mais sans doute trop drapé. Scovotti, dont le timbre très spécial peut rebuter, manque de panache, d’aisance en un sens, d’élégance peut-être, mais pas de relief ni de caractère, et elle soutient l’intérêt par son art insistant de foncer et de tenir.


5) Edita Gruberova
Orch. du Mozarteum de Salzbourg, dir. L. Hager
Studio DG 1979-1982 (7’29)

Gruberova, à qui échoient quasiment tous les airs écrits pour Aloysia dans cette première intégrale des airs de concert de Mozart, fait valoir d’immenses qualités vocales. Au premier chef, la liquidité extraordinaire des vocalises, qui donnent à la fois l’impression du ruban qui flotte et de la fontaine qui ruisselle : la souplesse extraordinaire de la créatrice, la voilà, et aussi le souffle, le contrôle dynamique de l’aigu, le naturel du ton, l’intonation admirablement maîtrisée. Et cependant, elle reste un peu froide, sans rien de la tendresse de Streich, avec une péroraison assez dure. Ce n’est pas qu’elle soit inexpressive, pas du tout, mais il manque peut-être quelque chose de plus humain, qu'on entend  pourtant dans les airs de concert gravés par Gruberova pour Decca dans les mêmes années (un de ses plus grands enregistrements, de mon point de vue). Les guirlandes de la reprise da capo sont magistrales. L’orchestre, malgré un début prometteur pour du Hager, est instable et sans élégance.


6) Edita Gruberova
Orch. de chambre d’Europe, dir. N. Harnoncourt
Live 1991 Teldec (7’51)

En voilà, un orchestre, un vrai : soutien, variété, qualité de réponse : voilà bien l’esprit concertant, avec des bois magnifiques. Le tempo est alenti, mais le discours est varié, et relancé. On remarque néanmoins des ralentissements étranges (dans le da capo), qui portent la marque du maniérisme propre au chef, et je préfère de loin ce que fait Cluytens. Gruberova, dix ans après son premier enregistrement et dans les conditions du concert, est impressionnante, et d’abord de permanence dans la qualité. Non seulement les qualités vocales sont étonnamment stables, mais le chant paraît plus raffiné, serpentin, opalescent. C’est aussi un peu plus maniéré (dans le recours au pianissimo, par exemple), l’aisance est plus complaisante, les intonations sont un peu moins franches, l’élocution plus emphatique. Elle fait plus prima donna en représentation, mais après tout, c’est dans la logique de cet air qui, semble-t-il, servait à conclure un de ces concerts de Graz dont ce disque est issu.


7) Rosina Sonnenschmidt
Ensemble des Hohenloher Kultursommers, dir. R. Kußmaul
Live 1991 Bayer Records (7’46)

Oui, nous avons aussi ça en magasin. Attention, danger ! Que ces airs de Mozart exécutés (c’est le mot) en concert aient pu donner lieu à un disque commercialisé dépasse l’entendement. Supporter l’audition jusqu’au bout de cet air, c’est avoir des dispositions au martyre. L’orchestre est tout petit, fantomatique, précautionneux, et déliquescent (c’est un ensemble de circonstance pour un festival sympathique). Que dire de la cantatrice ? Voix de crécelle, constamment aigre et flasque, inconsistante dans le bas du registre. Elle donne parfois l’impression d’entendre un sopraniste, c’est tout à fait curieux. Le souffle est inexistant, d’où des phrases entières en dix morceaux. Elle semble déchiffrer note à note, incapable d’exécuter les longs traits vocalisants, comme exténuée d’avance. Justesse aléatoire, avec quelques sons fixes à la mode baroque (elle a travaillé avec Montserrat Figueras). Péché capital : pas le moindre élan, et pas le début d’un commencement d’expression. Une poule sur un mur qui picote du pain dur. Et qu’à tout l’avenir, un silence éternel cache ce souvenir.


8) Christiane Oelze ; Orchestre de chambre C.P.E. Bach, dir. H. Haenchen
Studio Berlin Classics 1993 (7’26)

Une très bonne mozartienne peut ne pas convaincre dans cet air de concert : la preuve. Ici, malgré des ornements assez flous, tout est bien conduit, la voix est égale, délicate avec assez de substance, mais l’uniformité se trahit au bout de quelques minutes, tant l’interprète, trop exclusivement pudique, échoue à animer et à projeter l’ensemble, mal soutenue il est vrai par un orchestre et un chef décevants : la volonté d’articulation se perd dans une galanterie émolliente, et dès le début la musique n’est pas portée vers l’avant (comparez à Cluytens), la pulsation reste vague, et le clavecin n’y change rien.


9) Natalie Dessay
Orchestre de l’Opéra de Lyon, dir. Th. Guschlbauer
Studio EMI 1994 (7’20)

Le premier disque solo de Natalie Dessay, sauf erreur, et qui rend sensible l’approfondissement ultérieur de son art d’interprète. Car c’est peu dire que la Française, émule avouée de Gruberova, attendait encore que dans ce répertoire ses prestiges vocaux trouvent leur équivalent en expression et en individualité. La précision et la musicalité sont là, ô combien, avec un aigu magnifique, rayonnant, qui semble même disproportionné par rapport au medium et au grave, vraiment fluets. La vocalise est longue et souple, parfaitement dessinée, et pourtant que ça sonne contraint ! Adieu liberté du geste. Une surdouée, oui, mais encore bien scolaire, dont on peine à distinguer la personnalité. Le défaut majeur, c’est finalement la monotonie : tout est admirablement chanté, mais dans une sorte d’uniformité totalement dénuée de sourire, ou simplement d’un visage. C’est que Dessay ne dit rien là-dedans. La parole est désespérément plate, prudente, sans relief (et sans doubles consonnes). L’émission, très nasale, a d’ailleurs pour effet d’écraser les différences entre les voyelles. Pour l’éloquence, pour le charme, quelques mesures par Rita Streich suffisent à montrer un abîme. Dommage que Dessay n’ait pas eu l’occasion de remettre ces airs sur le métier. L’orchestre hélas n’a même pas l’excellence technique de la soliste : c’est tout à fait terne et même médiocre, la direction de Guschlbauer perpétuant un Mozart plan-plan et sans autre caractère que celui de n’en avoir aucun. Quant au fait que le disque ait été réédité dans la collection « Great Recordings of the Century », on le mettra sur le compte de la starification de l’Illustre Française.


10) Cynthia Sieden
Orchestre du XVIIIe siècle, dir. F. Brüggens
Studio Glossa 1999 (7’17)

Extrait d’un album tout entier consacré aux airs de Mozart destinés à Aloysia, voici la caricature du soprano asthénique (secteur pédiatrie), sans forme, sans couleur, sans phrase, sans mots, sans caractère. La cantatrice (qui chanta l’Aspasia de Mitridate à Salzbourg, le live a été publié) a beau porter le nom de la Lune, n’espérez rien, pas même un rayon de pitié, pas un seul instant de grâce, tellement l’exécution est continûment laborieuse et vide. L’orchestre semble en porter un surcroît d’accablement.


11) Lenneke Ruiten
Orchestre de chambre du Concertgebouw, dir. E. Spanjarda
Studio Pentaton 2009

Un effort d’expression est audible, chez la cantatrice comme à l’orchestre, mais la voix est pire que froide, inerte, astringente, pour ne pas dire abrasive dans l’aigu. Une fois encore, l’interprétation ne tient pas la distance, sans compensation par un peu de charme ou simplement de chic. Elly Ameling disparue, le mozart sauce hollandaise est décidément peu ragoûtant.


12) Olga Peretyatko
Orchestre symphonique de la NDR, dir. E. Mazzola.
Studio Sony 2012 (7’49)

Les relations entre les Russes et les Chinois sont donc gelées ? On ne me dit jamais rien, à moi ! Il y a cependant une erreur sur la pochette, qui indique la présence dun chef à la tête de cet orchestre erratique et flasque.